L’HOSPITALITÉ GRECQUE SELON JACQUES LACARRIÈRE

Jacques Lacarrière, en voilà un qui fait de la géographie (et de la littérature) avec ses pieds (comme dirait Gaby !)

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Lacarrière L’été grec

Rencontre inoubliable, car ce village fut le premier où je connus l’hospitalité grecque. Je venais de traverser la Messara, couverte d’orangers et j’avançais entre les premières maisons quand j’entendis une voix d’homme m’interpeller du haut d’une terrasse. Il avait de longues moustaches, des yeux clairs, un turban noir autour du crâne, une mine plutôt farouche, bref un air si impressionnant que lorsqu’il me fit signe de monter jusqu’à lui, d’un geste autoritaire, je me demandais ce qu’il allait me faire exactement. Ce qu’il me fit, ce fut très simple: à peine arrivé à sa hauteur, il se jeta sur moi, me serra contre lui en riant, me donna de grands coups sur les épaules sans me laisser le temps de déposer mon sac à dos, me fit asseoir sur un banc, se mit à houspiller deux femmes qui ne comprenaient rien à ce qui arrivait, cria quelque chose vers une terrasse voisine, et se mit à rire en faisant de la main ce même geste que j’avais vu faire au moine des Météores, doigts ramenés vers le haut en s’écriant: oraio ! oraio ! Bref, il m’offrait l’hospitalité à la crétoise! Les femmes s’empressèrent, voilées de noir, pieds nus, l’une jeune et plantureuse, l’autre ridée, le visage dévoré par des yeux noirs et très brillants. Elles apportèrent des verres, deux cruches, du fromage et avant même que j’aie le temps de souffler, j’avalais déjà un verre de marc, de tsipouro comme on dit ici, accompagné de mizithra, ce fromage sec et poreux que l’on fait en Crète avec du lait de chèvre et dont je retrouverai le goût d’un bout à l’autre du pays. Tout était nouveau pour moi, en cet instant: cet accueil imprévu, le branle-bas des femmes, la bousculade des enfants criant sur la terrasse voisine pour mieux voir l’étranger, ce goût rêche du tsipouro, cette saveur sèche du fromage – que l’homme entailla d’un air appliqué après avoir essuyé son couteau sur les pierres – fromage typique des montagnes, inattendu en ce village si proche de la mer (il apportait avec lui une odeur de versants secs, de toisons de chèvres chauffées par le soleil, de lait sûri, tout un monde terrien et embrasé comme celui de la Sardaigne ou de la Corse) et tout cela m’enseignait déjà à sa façon que la Crète est un continent, non une île. Les hommes non plus n’appartenaient pas à la mer. Certains portaient la braie noire et bouffante typique de la Crète, le foulard à franges et les bottes noires. Pendant une heure, nous avons bu, mangé, entre hommes uniquement : les femmes, elles, allaient et venaient pour servir ou se tenaient derrière la table, immobiles, silencieuses, mains croisées sur les jupes, attendant les ordres des maîtres. Cela aussi était nouveau pour moi: cette soumission, cet effacement des femmes. Pourtant, quand elles se retrouvaient dans la cuisine, j’entendais des fous rires étouffés, des conversations furtives qui me rassuraient un peu: elle s’amusaient à leur façon dans leur domaine où les hommes ne pénètrent pas. Une seule d’entre elles, plus âgée, ne servait pas les hommes. Elle était accroupie un peu plus loin, adossée au rebord de la terrasse, indifférente à cette agitation. De ma place, je voyais ses lèvres remuer en cadence comme si elle priait ou fredonnait quelque chose en elle-même. A deux reprises, mes yeux croisèrent les siens: un regard vide et transparent. C’est elle, bizarrement, que ma mémoire a le mieux retenue, cette silhouette ratatinée aux lèvres frémissantes, statue noire, décharnée, absente, comme on en voit des milliers dans les villages grecs et qui donnent l’étrange impression de n’avoir ni poids ni passé, d’être nées ainsi, recroquevillées sur leur destin, avec leurs rides et leur regard vide, rivées à leur village, à leur maison, à leur coin de terrasse, de la naissance jusqu’à leur mort, comme l’huître à son rocher. Nous avons bu et bavardé longtemps, jusqu’à la nuit tombante. Des voisins, attirés par le bruit, arrivaient sans cesse. Certains s’asseyaient parmi nous, me regardant à la dérobée. D’autres se tenaient silencieux, adossés ici et là, comme des anges noirs. J’étais le premier étranger à venir dans ce Village depuis la fin de la guerre. Cela valait bien une fête. Quand je dis que nous avons bavardé longtemps, c’est évidemment une façon de parIer. Les conversations se déroulaient avec force gestes et mimiques, entrecoupés de quelques mots d’allemand, la seule langue étrangère que mes hôtes comprenaient un peu. J’appris aussi pour la première fois ce soir-là le rituel de l’hospitalité: après avoir bu et mangé, on attend du visiteur quelque chose, un récit, un conte ou simplement qu’il réponde aux questions multiples qu’on lui pose. Questions qui sont toujours les mêmes et qui se répètent à travers les villages avec une telle précision, un ton si identique qu’un voyageur non prévenu pourrait croire que tous les paysans de Grèce se sont donnés le mot. Mais non: ces questions, cette curiosité, elles jaillissent naturellement, spontanément des lèvres grecques depuis trois mille ans, en une ordonnance immuable. Et d’abord: apo pou issai , d’où viens-tu? De France, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Amérique? Ensuite: quel âge as-tu? Es-tu marié? As-tu des enfants? As-tu encore tes parents? Quel métier fais-tu? Ce n’est qu’après avoir répondu à cet interrogatoire (dont le sens, bien entendu, n’est pas de savoir vraiment qui vous êtes par votre nom, votre état-civil, votre vie familiale mais de le deviner à travers vos silences, vos hésitations, vos regards, au-delà des mots et des définitions) que vient l’ultime question: se aréssi i Hellada – et la Grèce, elle te plaît? Après quoi, on peut entamer le récit de ses voyages, parler de Paris (qui semblait à l’époque fasciner tous les Grecs que j’ai rencontrés, des paysans crétois aux moines de l’Athos, comme l’image même de la Ville, de la Cité universelle, image mêlée de crainte et d’effroi comme devant une moderne Babylone) ou mieux encore, discuter politique. Je me souviens que ce soir-là, pour la première fois, ?’entendis prononcer le nom de Plastiras (qui était cette année-là chef du gouvernement) et celui de son rival, le général Papagos. Très vite d’ailleurs, la conversation se continua entre Crétois et j’écoutais la discussion animée qui suivit, essayant de saisir au vol quelques mots. J’ai du mal aujourd’hui à retrouver les premières impressions ressenties en écoutant le grec moderne. Les langues latines, l’italien, l’espagnol laissent filtrer ici et là quelques mots connus, quelques sons familiers. Rien de tel avec le grec moderne. Il a beau faire partie du même groupe linguistique que le français, il y a un abîme phonétique entre les deux langues. De plus, l’oreille s’étonne de ne retrouver aucun son rappelant le grec ancien. Je sais bien que dans ce domaine on persiste à enseigner dans les lycées et facultés cette ridicule prononciation dite érasmienne qui maltraite, déforme, mutile et taillade les sons doux, flûtés, chuintants parfois de la langue ancienne. Il suffit une fois dans sa vie d’avoir écouté un grec d’aujourd’hui – poète ou comédien de préférence (en l’occurrence ce fut pour moi le poète Séféris à l’époque où je traduisais ses poèmes) réciter dans la prononciation moderne le début de l’Iliade pour sentir immédiatement que jamais les sons du grec ancien n’ont pu ressembler à ce parler rocailleux et barbare inventé par Erasme (je me souviens aussi que dès les premiers jours de mon arrivée à Corfou, je crus bien faire, pour séduire deux ou trois beautés du pays qui me promenaient ici et là à travers l’île, en leur récitant justement le début de l’Iliade dans la prononciation apprise en faculté. Ce fut un tel fou rire, un tel débordement d’hilarité que je me sentis brusquement ridicule. Erasme et l’Iliade furent ce jour-là fatals à mes amours et jamais on ne m’y reprit). Tout cela pour dire que dans ce village, sur cette terrasse d’où je voyais la mer étinceler au loin, la tête déjà lourde de vin et de tsipouro, j’écoutais les hommes discuter des mérites comparés de Plastiras et Papagos dans une langue qui était pour moi une musique harmonieuse mais incompréhensible. Et ce soir-là, devant cette langue presque inconnue, j’eus le sentiment que la Grèce – et la Crète plus encore – avaient finalement peu à voir avec l’Occident. Ce voyage vers la mère-patrie de nos concepts, aux racines de notre raison, à la source claire de nos rêves et de nos mythes me révélait un aïeul méconnaissable, parlant une langue si déconcertante par ses sons, si orientale par ses gestes que je me sentis dérouté. Comme si, enfant, adolescent, on m’avait annoncé un soir que mon vrai père, ma vraie mère n’étaient pas ceux qui m’avaient élevé.

Jacques Lacarrière, L’été grec, 1976.

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